(Article in french) Portrait, où est ta ressemblance ?

By J-Philippe

28 November 2012

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L’intel­li­gible n’est qu’une mem­brure du sen­sible.

La ques­tion de la ressem­blance dans un por­trait est une ques­tion déli­cate. Issu d’une généra­tion née après plus d’un siècle de dé-con­struc­tion occi­den­tale, sur tous les plans artis­tiques, cul­turels ou lit­téraires, il me devient aujourd’hui dif­fi­cile de nommer les points qui font qu’un por­trait, simple cro­quis de quelques min­utes ou tra­vail plus élaboré, sera dit ressem­blant au modèle.

Cette ressem­blance, quête de l’artiste durant une ses­sion de modèle vivant, peut se situer sur des plans bien dif­férents, suivant le style ou la manière de faire. Pourtant, qui dit ressem­blance sup­pose deux inter­pré­ta­tions par­al­lèles : la première, celle de l’artiste devant son modèle, com­parant son tra­vail au modèle, et la sec­onde, celle du spec­ta­teur devant le tra­vail de l’artiste, com­parant également avec le modèle.

Mais lais­sons la sec­onde inter­pré­ta­tion pour essayer de com­prendre la première, celle de l’artiste devant son tra­vail.

Où se trouve cette ressem­blance qu’il essaie de traduire ? Regardant tour à tour le modèle et l’élaboration de son œuvre, ajoutant lignes et couleurs sur le sup­port, forçant un con­traste ici, effaçant une «erreur» là, en un mot, il s’active leste­ment sur une sur­face plane. Or il n’y a pas iden­ti­fi­ca­tion entre cette sur­face plane tra­vaillée et le modèle vivant. Rien n’est sem­blable: un visage face aux traits de graphite, une lumière face à un ajout de gouache, un rythme dit par quelques hachures ori­en­tées, une couleur physique contre une sur­face de pig­ments fab­riqués. Rien n’est com­pa­rable. Or tout y est. Le modèle est bien là, encadré par les bords du papier, et de plus, il est bien ressem­blant... [1]

Apparaît alors un para­doxe : il est impos­sible de voir cette ressem­blance indépen­dam­ment des traits et couleurs qui l’expri­ment sur le papier et en même temps, cette ressem­blance n’est pas ce jeu de traits et de couleurs. Alors ou se trouve-t-elle ? On pour­rait dire que cette ressem­blance se situe dans l’inten­tion de l’artiste, dans ce qu’il a vu de l’ordre de l’invis­ible et qu’il a su traduire, ce car­ac­tère, cette justesse, ce «vrai» si indéfiniss­able. Ce qu’il a vu, c’est un espace entre son tra­vail et son modèle. Or tout son tra­vail con­siste juste­ment à rendre vis­ible ce qui ne l’est pas, à rendre plus explicite ce que l’on sent bien sans pou­voir l’exprimer, et qui se cache à travers un visage, une vie, un modèle. C’est pourquoi on peut trouver un por­trait réalisé par un artiste plus vrai ou plus réel que le modèle lui-même. Par une sorte d’alchimie créa­tive, le por­trait révèle ce sens caché der­rière les apparences.

Si l’on se situe sur le plan du lan­gage des formes, bien des por­traits dits «non ressem­blants» sont plus proches de la réalité sentie quant à l’impres­sion qui se dégage du por­trait et qui est «plus elle-même que le modèle lui-même». On dira de ce por­trait : C’est lui! Pourtant, sur le plan graphique, aucune ligne ou couleur n’est con­forme physique­ment au modèle. «Lui», trans­posée dans le lan­gage des formes devient «C’est lui». Ici ce jeu de couleurs et de formes donne nais­sance à la vie. Bien sou­vent à l’insu de l’exé­cu­tant. Comment capter cette vie ? La capacité tech­nique de l’artiste, suff­isam­ment exercée pour éviter toutes sortes de mal­adresses, man­que­ments ou erreurs plas­tiques, se mettra de coté, comme en sour­dine, pour se posi­tionner dans une sorte de présence au monde, de survol ou de prise de dis­tance, qui devient apte à capter et à traduire cette impres­sion, comme sans en prendre pos­ses­sion. La présence au monde de l’artiste est une sorte d’absence à soi. Une sorte de présence à soi dis­traite qui permet d’être présent au monde... [2]

Elle est à l’opposé de ce regard scru­ta­teur, pos­sessif qui acca­pare par ces outils d’analyse objec­tive, plus propre au déman­tèle­ment qu’à la recherche du sens, don­nant à voir comme l’étalement des pièces d’un moteur sur le sol de l’ate­lier du mécani­cien. Ce déman­tèle­ment, sou­vent très attractif sur le plan plas­tique par sa nou­veauté, très ressem­blant par ces par­ties démon­tées et démon­trées, fait fi de tous ces liens entre les par­ties, de toutes ces artic­u­la­tions du vis­ible qui don­nent à voir en trans­parence un sens enfin sai­siss­able par notre intel­li­gence. Ce démon­tage, dont notre époque occi­den­tale est issue, fait dis­paraître les apparences, et en con­séquence, l’accès à cet invis­ible que l’artiste perçoit fugi­tive­ment. L’apparence est la con­di­tion d’être de l’invis­ible. L’intel­li­gible n’est jamais qu’une mem­brure du sen­sible.

«A mon gré, ces mod­ernes Actéons se van­tent trop tôt d’avoir sur­pris les secrets de la Beauté : faut-il, parce que nous avons analysé l’arc en ciel et dépouillé la lune de son mys­tère le plus ancien, le plus chaste, que moi, le dernier Endymion, je perde tout espoir, parce que des yeux imper­ti­nents ont lorgné ma maîtresse à travers un téle­scope ? [3]»

C’est seule­ment après coup, ou par le juge­ment d’un autre, que ce tra­vail sou­vent obscur lors de son exé­cu­tion, se révélera être «plus lui-même que le modèle même», ressem­blant quant à l’impres­sion qui en émane, l’entre-deux de la réalité, espace entre la feuille et le modèle, capté et traduit comme par acci­dent.

Je me sou­viens d’un pro­fesseur de dessin de l’Ecole Boulle, qui, lors d’une séance de modèle vivant avait dit aux élèves que nous étions alors : «On ne jette jamais un tra­vail».

Aujourd’hui, je me dis que parmi tous ces dessins empilés dans un coin du studio, se cache peut-être en attente la pos­si­bilité de ce regard après coup qui révélera un entre deux, capté par non­cha­lance et jusqu’alors ignoré.

Ce sont ici des pen­sées bien élevées pour quelques traits et couleurs sur une feuille de papier. Pourtant, quand cette ressem­blance devient une recherche s’étalant sur des années et sans doute jamais achevée, elle mérite bien quelques lignes aux moins à la hau­teur de son espérance.

Alors : je dessine,

tu dessines,

il dessine,

nous dessi­nons,

...
à des­sein.

Images show

Please note

[1Les dessins présentés dans cet article ont été réalisés lors de sessions de modèle vivant au studio Pranoto.

[2S’abonner au podcast LES NOUVEAUX CHEMINS DE LA CONNAISSANCE, invité Pascal DUPOND parlant sur Maurice Merleau-Ponty, le 7 juin 2012.

[3Oscar Wilde, Le Jardin D’Eros. Traduction et Préface par Albert Savine.

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